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Karin Tueta Artiste

Karin Tueta : Ce qui nous meut

 

« En me mettant en mouvement, je produis des changements, dont je ne peux mesurer précisément les effets, mais qui influeront sur la chaine de causalité ; agir reconfigure le monde, rebat les cartes » cette formule du philosophe Charles Pépin, tirée de son dernier essai La Rencontre, une Philosophie,( 2021 Allary Editions 272 Pages) nous enseigne à quel point aller à la rencontre de l’autre, sortir de ses préoccupations autocentrées, nécessite de se mettre en mouvement. Le philosophe le résume d’ailleurs par un lapidaire « Pour réussir à sortir de soi, encore faut-il sortir de chez soi. »

C’est précisément la démarche que l’artiste hyéroise Karin Tueta a entrepris. Hors de son atelier, elle multiplie les rencontres avec ses contemporains. Elle a initié ce mouvement vers les autres, qui lui permet de nous offrir une réflexion sur notre humanité et notre rapport au monde.

A quelques jours de la projection à la médiathèque de Hyères de sa dernière œuvre vidéo, « Portraits de femmes en paysage de Hyères », dans le cadre des journées du patrimoine, nous l’avons rencontrée pour échanger avec elle sur son parcours et son travail.

Habiter le monde

Bien sûr, selon le principe de nos portraits, Karin vit à Hyères. S’il serait bien trop réducteur de borner chacune des personnes que nous avons rencontrées jusqu’à présent à leur appartenance à un territoire, tant leurs origines et parcours de vie dépassent largement ce cadre, Karin revendique quant à elle absolument ses multiples attachements territoriaux.

Elle s’anime en citant Amin Maalouf « Je dirais que moi aussi, je considère que les identités sont meurtrières. » Sa grand-mère maternelle était allemande et c’est à 20 ans que sa mère s’est installée en France et a épousé son père, qui lui était né en Égypte d’une mère italienne. Elle embrasse toutes les couleurs que ces origines multiples donnent à son héritage et y ajoute celles de son propre parcours.

Elle a beaucoup voyagé et a déménagé 17 fois, elle a d’ailleurs tiré de cette expérience la matière d’un prochain livre, un recueil de 17 nouvelles, une par voisin croisé. Le voyage commence à Paris, à la Sorbonne Nouvelle où elle a passé sa Maîtrise de cinéma et d’audiovisuel et a initié sa carrière artistique. Elle étudie ensuite la sculpture aux Beaux-Arts de Saint-Maur puis l’anatomie artistique à Sydney en Australie. Au Mexique, où elle a ensuite vécu, elle nous confie avoir découvert véritablement la couleur ; elle y a aussi pris l’habitude de fleurir ses expositions en mettant un bouquet, un clin d’œil à Frida Kahlo. Rentrée en France elle suit le cursus de l’école des beaux-arts de la ville de Nice, près de chez ses parents, puis emménage successivement à Aubagne, Six Fours, en Gironde et pose enfin ses valises à Hyères, où elle vit et travaille depuis sept ans.

Karin dit que le fait de vivre à Paris ne l’a jamais intéressée et que déménager lui semble « faire passer les choses plus rapidement ». Une formulation intéressante dans laquelle le déménagement sonne à la fois comme un remède à la monotonie et une métaphore de la fugacité de nos vies. Elle ajoute « Déménager c’est changer d’univers car tout est temporaire, mais on ne le sait pas au départ. » On ne fait que passer ici.

Le mouvement, acte vital

La marche occupe une place prépondérante dans le travail pictural de Karin, peuplé de personnages, fines silhouettes noires en mouvement, qui parfois restent prisonnières d’un carcan et se tournent autour sans pouvoir rencontrer l’autre.

En 2020 elle édite un livre sur la marche qui regroupe des citations d’auteurs illustrées par ses dessins et tableaux, autour de l’acte de randonner. Cet ouvrage est sorti au moment du premier confinement, cet immobilisme forcé qui l’a atteinte comme un choc et stoppée dans son élan.

La publication en 2022 du livre Footsteps ou cette fois ses œuvres illustrent les textes poétiques de l’autrice irlandaise Bernie Murphy, semble apporter une forme de réparation. L’écrivaine originaire de Dublin, qui a passé huit mois à Hyères, y fait le récit de ses déambulations masquées, de l’isolement, du lien qui perdure avec les autres au travers du rapport à la nature et au vivant et enfin du retour à la liberté d’aller vers l’autre.

Cet élan vital du mouvement, ce rapport au corps et à son environnement sont des réflexions qui sous-tendent tout son travail et ce bien avant l’apparition de la pandémie et l’isolement forcé de nos corps confinés. Elle a commencé son dernier projet vidéo  Portraits de femmes en paysage de Hyères  avant le confinement. Poursuivant sa réflexion sur l’impermanence des choses elle s’est interrogée, nous dit-elle, sur ce qu’était notre passage dans le paysage.

« Dans le film ce qui m’intéressait c’était le rapport de ces femmes à la nature. On était avant le Covid et chacune avait une certaine philosophie de vie qui s’exprimait dans le lien avec son environnement naturel. »
— Karin Tueta

Des femmes qui font corps avec le paysage

«Dans le film ce qui m’intéressait c’était le rapport de ces femmes à la nature. On était avant le Covid et chacune avait une certaine philosophie de vie qui s’exprimait dans le lien avec son environnement naturel. »

Le rapport à la nature lui semble exacerbé à Hyères et la diversité des paysages lui fait dire qu’ici on est presque dans un pays à part entière. Elle voulait aussi réaffirmer que ce lieu est avant tout un lieu de vie. Il lui semble qu’avec la démocratisation de l’accessibilité aux régions, grâce au développement des transports rapides et peu chers, beaucoup entretiennent un rapport de consommation avec ces lieux qui pour eux ne sont que villégiature. Les femmes qu’elle a rencontrées ont quant à elles su créer un lien essentiel avec cette nature qui les entoure et dans laquelle elle se ressourcent.

C’est une des raisons qui l’ont poussée, elle qui aime tant la couleur en peinture, à filmer en noir et blanc. Pour, dit-elle, « Ne pas être distraits par le côté carte postale du paysage et se concentrer sur les femmes. » qu’elle ne filme jamais directement, laissant leurs voix remplir l’espace et leurs silhouettes faire corps avec le paysage. Leur présence est par instants presque spectrale, soulignant la fugacité de notre passage face à la relative pérennité du paysage.

D’ailleurs, lorsqu’elle travaille en photo, elle privilégie le noir et blanc, qui lui permet de conserver une certaine abstraction, même si elle est dans la narration. Le noir et blanc lui permet de focaliser sur les contrastes et sur les personnages. On passe brièvement à la couleur à la fin du film, avec le portrait de l’adolescente. Karin voulait illustrer par cette rupture le fait qu’elle est dans un certain enfermement, contrairement à ses ainées. Ce dernier portrait a été tourné juste après le confinement, à un moment ou cette toute jeune fille sortait très peu et communiquait avec ses amies uniquement par le truchement de son téléphone.

Il lui tenait à cœur de montrer des femmes pouvant assumer complètement d’être qui elles sont dans l’environnement hyérois et de montrer que cette liberté a aussi un coût. La solitude est très présente dans leurs vies et si elles expriment une certaine plénitude d’avoir fait aboutir leur quête existentielle, il y a aussi une grande souffrance qui traverse ces portraits.

Pour réaliser ce travail Karin est allée à la rencontre de voisines, de femmes croisées, de connaissances, dont elle ne savait pas trop qu’attendre. Elle en a choisi 12, toutes d’âge et de milieu différent. Elle s’est assise avec elles, parfois pendant plus de trois heures, découvrant des pans de vie gardés secrets qui se révélaient à elle.

Elle garde en particulier un souvenir ému de ses échanges avec Simone, une de ses voisines, aujourd’hui disparue. Simone lui raconte son enfance aux salins ; elle a tout préparé pour accueillir Karin, les photos, les lettres s‘étalent sur la table. Elle est un peu hésitante parfois dans ses réponses, car nous confie Karin, la maladie de Parkinson avait déjà commencé son travail de sape. Peu après ces entretiens, la santé de Simone s’est dégradée très rapidement et elle est décédée. Un enchainement bouleversant des évènements pour Karin qui lui a laissé le sentiment que Simone attendait de se confier, l’attendait, elle, pour transmettre son histoire et qu’une trace soit gardée de son passage.

Échanger et transmettre

Pour Karin partager et transmettre sont des actes essentiels. « Mon travail est très narratif. Je suis aussi à fond dans le sociologique, avec des passages politiques, si on peut dire. Tu ne peux pas dire les choses si tu ne vois, si tu ne rencontres pas les gens. Avec les risques que ça représente. » confie Karin dans un grand sourire.

Elle a créé une association dont le but est précisément l’échange et la rencontre, le partage autour de la création et de la philosophie. Elle y propose des ateliers à destination d’enfants et d’adultes.

A La Crau, à Bormes, elle a déjà fait l’expérience exaltante de ces échanges basés sur une réelle écoute de l’autre et une reformulation précise des idées échangées. Elle souhaiterait pouvoir mettre en place de tels ateliers avec le musée de Hyères et des écoles hyéroises, tant il lui semble essentiel de permettre aux enfants de s’ouvrir à ces sujets mêlant Art et Philosophie.

Sa peinture se doit de révéler les problématiques qui la touchent et qu’elle décline sur divers supports. Elle travaille sur des séries, partant de petites aquarelles, passant ensuite sur des formats plus grands et des céramiques. Elle s’exprime aussi au travers de l’Art numérique et de la vidéo.

Dès le départ des silhouettes, ombres noires et filiformes, ont peuplé son œuvre. Au Mexique ce fût des danseuses et il y eut les échelles que gravissaient ses frêles personnages, elle y entame son travail sur sa série Société. Dans la série Empreinte, réalisée pendant une résidence à Sanary les silhouettes s’activent perpétuellement, noyées dans un décor coloré. Avec le Marathon des individualités, elle illustre notre fanatisme actuel autour du culte d’un ego boursoufflé.

Dans sa série Migration, elle poursuit un travail sur la méditerranée qui lui est cher et l’aborde par le prisme de la crise des migrants. A la poursuite d’un eldorado inatteignable, ses silhouettes y sortent du désert pour finir enfermées dans des cages. L’enfermement est un sujet qui traverse son œuvre et notre passion triste pour les réseaux sociaux lui parait en être une nouvelle forme pernicieuse.

Dans ses dernières séries, nées après le confinement le végétal explose. Sa toile Printemps, exposée à Saint Tropez en 2022 dévoile sur 10 mètres une nature conquérante. Un grand format, presque une fresque pour celle qui avoue avoir toujours laissé sa trace dans ses lieux de vie « Dans toutes les maisons ou j’ai habité j’ai toujours peint les portes et les ai laissées après mon départ. » Une empreinte de son passage laissée derrière elle sans se soucier du futur.

« Tu ne peux pas dire les choses si tu ne vois, si tu ne rencontres pas les gens. Avec les risques que ça représente. »
— Karin Tueta

Projection du film Portraits de femmes en paysage de Hyères  le Samedi 17 Septembre à 14.30 à la médiathèque de Hyères. La projection sera suivie d’une discussion avec l’artiste.